Peut-on raconter les conquistadors sans les glorifier ? Peut-on s'intéresser à la conquête espagnole sans cautionner ses violences ? Et pourquoi cette période suscite-t-elle encore autant de réactions, près de cinq siècles plus tard ?
En travaillant sur CONQUISTA — OR · SANG · FOI, mon roman historique consacré à la conquête espagnole des Amériques, je me suis rapidement confronté à une question qui dépasse largement le cadre de la littérature : celle de notre regard contemporain sur l'Histoire.
La conquête espagnole reste associée, dans l'imaginaire collectif, à des images particulièrement fortes : des conquistadors avides d'or, des populations autochtones massacrées, des conversions forcées et des civilisations bouleversées.
Ces représentations reposent en partie sur des réalités historiques incontestables. Mais elles s'inscrivent également dans une longue histoire de récits, de rivalités politiques, de propagande et d'interprétations.
C'est ici qu'intervient une notion importante : la légende noire espagnole, ou leyenda negra.
Comprendre ce phénomène ne revient ni à excuser la conquête ni à effacer ses victimes. Il s'agit de distinguer ce qui relève des faits, de leur représentation et des usages politiques qui en ont été faits.
Qu'est-ce que la légende noire espagnole ?
La légende noire espagnole désigne un ensemble de représentations particulièrement négatives de l'Espagne et de son histoire impériale, qui se sont développées et diffusées notamment à partir du XVIe siècle.
L'Espagne y apparaît comme une puissance exceptionnellement cruelle, fanatique, intolérante et oppressive.
Ces représentations ont concerné la conquête des Amériques, mais également l'Inquisition, les guerres européennes et la politique de la monarchie espagnole.
Le phénomène s'inscrit dans une Europe traversée par de profondes rivalités religieuses, économiques et territoriales.
L'Espagne des Habsbourg est alors une puissance majeure. Ses adversaires disposent de leurs propres intérêts et cherchent à affaiblir son influence, y compris par la diffusion d'écrits et d'images hostiles.
La propagande n'a évidemment pas été inventée à cette époque. Mais le développement de l'imprimerie permet une circulation nouvelle des récits et des accusations.
Au fil des générations, certaines représentations finissent par acquérir une existence presque indépendante des événements qui les ont inspirées.
Bartolomé de las Casas : un Espagnol au cœur de la dénonciation
L'un des personnages les plus importants de cette histoire est le religieux dominicain Bartolomé de las Casas.
Témoin et critique de la colonisation, il dénonce les violences infligées aux populations autochtones.
Son ouvrage Très brève relation de la destruction des Indes, publié en 1552, devient l'un des textes les plus célèbres concernant les abus commis dans les territoires américains.
Mais un élément mérite particulièrement notre attention : Las Casas est lui-même espagnol.
Sa critique naît au sein du monde espagnol, dans un contexte de débats religieux, juridiques et politiques sur le traitement des populations indigènes.
Par la suite, ses écrits sont traduits, reproduits et utilisés par des adversaires de la monarchie espagnole.
Aux Pays-Bas et en Angleterre notamment, ils contribuent à nourrir une propagande hostile à l'Espagne.
Il faut donc distinguer deux choses : la dénonciation initiale de violences et l'utilisation politique ultérieure de cette dénonciation.
L'existence de cette propagande ne rend pas les abus dénoncés imaginaires. Inversement, l'existence d'abus ne signifie pas que toutes les généralisations diffusées à propos de l'Espagne soient historiquement exactes.
C'est toute la difficulté du sujet.
Les conquistadors étaient-ils tous des hommes cruels et avides d'or ?
L'image du conquistador est devenue presque immédiatement reconnaissable : un homme en armure, une épée à la main, prêt à tout pour s'emparer de richesses.
L'or joue effectivement un rôle majeur dans les ambitions de nombreux participants aux expéditions. La recherche de fortune, de terres, de privilèges et de reconnaissance sociale constitue un puissant moteur.
Les violences, les pillages, les formes de travail forcé et les entreprises de domination font également partie de cette histoire.
Mais réduire l'ensemble des conquistadors à un personnage unique revient à gommer les différences de parcours, de motivations et de comportements.
Certains recherchent l'enrichissement. D'autres espèrent obtenir un statut social qu'ils n'auraient jamais pu atteindre en Europe. D'autres encore sont animés par des convictions religieuses, des fidélités personnelles ou des ambitions politiques.
Ces motivations peuvent se cumuler et se contredire.
Il faut également rappeler que les expéditions ne sont pas composées uniquement d'Espagnols. Les alliances avec différents peuples autochtones jouent un rôle essentiel dans plusieurs conquêtes.
Les populations américaines ne forment pas davantage un ensemble uniforme. Elles possèdent leurs propres organisations politiques, leurs conflits, leurs intérêts et leurs stratégies.
Comprendre cette complexité ne revient pas à relativiser les violences. C'est refuser de transformer des milliers de trajectoires humaines en une opposition simpliste entre deux blocs homogènes.
Une histoire aussi écrite par les vainqueurs, les vaincus et leurs adversaires
L'un des grands défis de l'historien consiste à travailler avec des sources qui ne sont jamais parfaitement neutres.
Les chroniqueurs espagnols racontent souvent les événements à partir de leur expérience, de leurs intérêts ou des objectifs de leurs commanditaires.
Certains cherchent à obtenir des récompenses. D'autres veulent justifier leurs décisions, défendre leur réputation ou dénoncer des abus.
Les témoignages autochtones, lorsqu'ils ont été conservés, apportent d'autres perspectives indispensables.
Les adversaires européens de l'Espagne produisent eux aussi leurs propres récits.
À cela s'ajoutent les interprétations élaborées au cours des siècles suivants.
Ainsi, une même conquête peut devenir successivement un récit héroïque, une tragédie, un argument religieux, un instrument politique ou un objet de mémoire collective.
La recherche historique consiste justement à confronter ces différentes sources, à en comprendre les limites et à reconstituer les événements avec le plus de rigueur possible.
Juger le XVIe siècle avec les yeux du XXIe : une question délicate
C'est probablement le point qui me paraît le plus important en tant qu'auteur.
Nous abordons naturellement le passé avec nos connaissances, nos sensibilités et nos valeurs contemporaines.
Ce regard peut nous aider à poser des questions essentielles, notamment sur la violence, l'exploitation, la domination ou la place des populations autochtones.
Mais il peut aussi devenir un obstacle lorsque nous imaginons que les hommes et les femmes du XVIe siècle raisonnaient exactement comme nous.
Leur univers mental est différent.
La religion structure profondément la société. Les monarchies, les fidélités personnelles, la guerre, l'honneur et les hiérarchies sociales occupent une place que nous ne pouvons pas comprendre uniquement à travers nos références actuelles.
Pour autant, il serait faux d'affirmer que personne ne contestait les violences à cette époque.
Les débats autour de la conquête, des droits des populations indigènes et de la légitimité de la domination espagnole montrent que des désaccords existaient déjà parmi les contemporains.
Comprendre les mentalités du XVIe siècle n'exige donc pas de suspendre tout jugement moral. Cela demande d'abord de ne pas remplacer l'explication historique par un verdict simplificateur.
On peut reconnaître les atrocités, étudier leurs causes et leurs conséquences, tout en cherchant à comprendre les individus et les sociétés qui les ont produites.
Entre légende noire et légende dorée : deux pièges à éviter
Il existe un autre risque : vouloir corriger une représentation négative excessive en construisant une représentation inverse, tout aussi déformée.
C'est ce que l'on appelle parfois la légende dorée.
Dans cette vision, les conquérants deviennent des héros presque irréprochables, les violences sont minimisées et la colonisation est présentée principalement sous l'angle de ses réalisations.
Cette approche est aussi problématique qu'une représentation dans laquelle tous les Espagnols seraient uniformément cruels et tous les événements réduits à une entreprise de destruction.
L'Histoire n'a pas besoin d'être embellie pour être passionnante.
Elle contient déjà des exploits, des tragédies, des contradictions, des trahisons, des alliances inattendues et des destins extraordinaires.
C'est précisément cette complexité qui la rend si riche pour un romancier.
Pourquoi cette question est au cœur de CONQUISTA
Lorsque j'ai commencé à imaginer CONQUISTA, je ne voulais pas écrire un récit dans lequel les conquistadors seraient automatiquement des héros.
Je ne voulais pas davantage écrire une histoire dans laquelle ils seraient tous réduits à des caricatures.
Je voulais raconter des hommes et des femmes confrontés à une époque qui les dépasse parfois.
Des personnages capables de courage et de lâcheté, de générosité et de brutalité, d'ambition et de remords.
Je voulais également donner toute leur place aux peuples autochtones, à leurs résistances, à leurs décisions et aux bouleversements qu'ils subissent.
L'univers de CONQUISTA est celui d'une rencontre profondément inégale et conflictuelle entre plusieurs mondes.
Le roman s'appuie sur des événements historiques réels et fait évoluer des personnages fictifs aux côtés de figures ayant véritablement existé.
La fiction permet d'approcher les émotions et les contradictions humaines. Elle ne doit pas devenir un prétexte pour effacer les réalités historiques.
C'est un équilibre que je cherche constamment à préserver dans l'écriture.
Peut-on aimer un roman sur la conquête sans aimer la conquête ?
Je crois que cette question résume une grande partie du problème.
Lire un roman sur les guerres napoléoniennes ne signifie pas approuver toutes les campagnes de Napoléon.
S'intéresser à l'Empire romain ne revient pas à défendre l'esclavage antique.
Découvrir un récit consacré aux Vikings ne signifie pas cautionner les pillages.
Pourquoi devrait-il en être autrement pour les conquistadors ?
La littérature historique nous permet de pénétrer dans des univers éloignés du nôtre, de découvrir d'autres mentalités et de mieux comprendre les mécanismes qui ont façonné le monde.
Elle peut susciter l'admiration devant certains actes, l'indignation devant d'autres, et parfois des sentiments contradictoires.
C'est aussi sa force.
Raconter n'est pas justifier. Comprendre n'est pas excuser. Et s'intéresser à l'Histoire n'est pas nécessairement adhérer aux valeurs de ceux qui l'ont faite.
CONQUISTA : raconter l'Histoire dans toute sa complexité
Avec CONQUISTA — OR · SANG · FOI, mon ambition est de proposer une fresque historique épique, documentée et profondément humaine.
L'or, le sang et la foi ne sont pas seulement les trois mots de sa devise. Ils incarnent les ambitions, les convictions et les tragédies qui traversent cette période.
Je souhaite que les lecteurs puissent découvrir des événements parfois méconnus, s'attacher à des personnages, questionner leurs choix et, peut-être, avoir envie d'en apprendre davantage sur l'Histoire réelle.
Sans idéaliser les conquérants.
Sans effacer les peuples qui leur ont résisté.
Sans renoncer non plus à la puissance de l'aventure romanesque.
Car la meilleure réponse aux idées reçues n'est pas de leur substituer d'autres certitudes.
C'est de retrouver le goût de la connaissance, de la nuance et de la curiosité historique.
Et c'est cette aventure que j'espère partager avec vous à travers CONQUISTA.
Franck Pertegas
Auteur de CONQUISTA — OR · SANG · FOI
LudiK Studio — by LudiKreation

